Bonjour les mâles !
Novembre 1956, j’ai 14 ans, je m’appelle Peter. Peter NORMAN. Le ciel de Melbourne est clair, premiers Jeux olympiques dans l’hémisphère sud. Je fais mine de vendre les tourtes à la viande confectionnées par maman afin de récolter des fonds pour l’Armée du Salut.
Mes yeux sont rivés sur l’énorme flamme, symbole d’amitié entre les peuples. Mon héros s’appelle Hector Hogan, un demi-dieu dans mon regard d’enfant. J’absorbe chaque détail de son comportement. Ebahi par tant de technique, j’en fais tomber ma pile de tourtes, que j’époussette discrètement avant de les ranger. À l’issue de ces quatre jours inoubliables, je sais une chose : je veux être un athlète. Au collège, on se moque de mon surpoids. Ils me surnomment “Chochotte” à cause de ma santé fragile : mon asthme me fait souvent manquer les cours. Je garde, pour autant, ce rêve dans un coin de ma tête d’adolescent.
À la maison, la vie est douce et simple, rythmée comme une horloge. Le cœur de notre famille, depuis des générations, c’est l’Armée du Salut : mes parents s’y sont rencontrés, et leurs parents avant eux. La lutte contre toute forme d’exclusion est une seconde peau chez nous et longtemps je crois que ces valeurs, qui coulent dans mes veines, sont partagées par tous – mais je déchante à l’école où je n’hésite pas à me battre si on insulte mes amis chinois.
À 20 ans, ma vie se partage entre mon travail à la boucherie, mes entraînements et Ruth, l’amour de ma vie. En 1962, j’égalise avec le record de mon idole Hector Hogan et je suis sélectionné pour les Jeux du Commonwealth. J’aime Dieu, mais ma vitesse aussi : j’ai été élevé pour suivre mon chemin et répondre de mes actes.
On se voit six jours sur sept avec mes amis sprinters, et notre esprit de compétition se développe au contact les uns des autres. Eddy est tout ce que j’aurais voulu être : grand, musclé, et sur la piste, il a l’air d’un jaguar. Ma motivation première est de le battre, et je me fais le serment que j’y arriverai. Je décroche mon premier titre national sur 200 mètres avec 20,9 secondes.
Hiver 1967, je bats enfin Eddy. J’ai 25 ans, je deviens père, je pense avoir accompli tout ce que je devais et tout ce que je pouvais en matière de records sportifs. Je collectionne les médailles et j’en suis heureux. Je ne pourrai pas aller plus haut. Neville Sillitoe, mon entraîneur, m’assure que représenter l’Australie aux Jeux olympiques de 1968 est envisageable.
1968 : Quelle année incroyable !
16 octobre – Lorsque je pose le pied à Mexico, 400 étudiants manifestant contre la « guerre sale » et la pauvreté sont massacrés, quelques jours avant les Jeux. Aux États-Unis, la tension est extrême après l’assassinat de Martin Luther King. Les ghettos noirs étranglés par la misère et le combat pour leurs droits civiques se révoltent. Les manifestations contre la guerre du Vietnam se multiplient, Bob Kennedy se fait descendre. En France, Mai 68 et sa révolte menée par des étudiants. A Prague, les chars soviétiques entrent dans la ville. En Afrique la mobilisation grandit pour en finir avec l’apartheid. Dans mon pays, l’Australie, la ségrégation contre les Aborigènes, qui ne sont reconnus citoyens officiels que depuis un an, est encore un sujet tabou.
Reste la course comme évasion, ce 200 mètres où je suis en finale, moi qui ne suis pas taillé pour être sprinter, 1,78m pour 73kg… Je n’ai rien d’un médaillable en puissance.
200 mètres plus loin, je suis en argent sur le podium. J’entre dans l’histoire des jeux, je suis deuxième coincé entre Tommie Smith et John Carlos, deux afro-américains bien décidés à faire de ce podium un champ de révolte.
Et voilà cette fameuse photo qui a fait le tour de la planète, l’heure de sa description.
Tommie et John veulent donc se servir de ce podium pour balancer un message voire plusieurs. Pieds nus (en chaussettes plus exactement) comme les esclaves, une chaussure de marque « Puma » non homologuée pour les records. On court en Adidas à l’IAAF* rien d’autres… Et cette paire de gants, je leur en ai donné un chacun pour qu’ils puissent lever leur poing rageur.
Moi, je tourne le dos à la scène, non pas, vous l’aurez compris par désaccord, mais parce que les drapeaux sont de ce côté. Cette cérémonie protocolaire ne doit pas être autre chose que l’occasion de manifester leur colère.
Je sais pour autant leur intention et je l’approuve, moi l’enfant de Melbourne, j’aime ce qui est juste. Les discriminations subies par les Afro-Américains me rappellent trop celles réservées aux aborigènes dans mon pays.
Le badge « Olympic Project For Human Rights », protestant contre le racisme dans le sport, sur la poitrine de mon survêtement, accroché sur le cœur me rend encore plus fier qu’une seconde place au J.O…
Puis il y a eu la fin de l’hymne, les sifflets, les insultes venant des tribunes, l’éviction de mes deux compères de l’équipe américaine, leur carrière prometteuse s’arrêtant, brutalement, ici, à Mexico, un jour d’Octobre 68, bannis, à jamais, de leur fédération. Pour moi, tout va bien, quelques remontrances mais rien comparé à Tommie et John… Rien jusqu’à mon retour sur ma terre natale, l’Australie.
Après mon nirvana, le chaos. Pourtant, je gagne les qualifications pour les J.O de Munich en 72 mais la fédération trouve tous les prétextes pour m’empêcher d’y aller. Cette violente frustration de ne pas participer aux Jeux, doublée du non moins violent sentiment de trahison éprouvé envers mon pays, me plonge dans la dépression. Je ne courrai plus jamais. Les instances australiennes ont gagné ! Je paie cash mon engagement de Mexico.
Plus d’emploi, ma femme qui part, je ne vois plus mes enfants. La descente aux enfers est bien plus longue que la montée sur un podium mexicain. Mon alcoolisme n’arrange rien à ma santé, je frôle l’amputation d’une jambe En 1999, on ampute de mon nom un livre consacré aux 100 plus grands sportifs australiens du XXe siècle. Une honte de
plus. Reste à achever définitivement mes convictions et mon refus de m’excuser de mon attitude en 1968, cérémonie d’ouverture des jeux de Sidney, des dizaines de médaillés olympiques australiens sont invités, peut-être même tous, tous sauf moi…
La paix intérieure arrive en 2006, je meurs, mon cœur, tant meurtri, lâche. Tommie et John porte mon cercueil, la boucle est bouclée, pas celle du 200m, ce demi-tour de piste, non non, celle d’une certitude : « avoir fait ce qui était juste »
Martin Luther-King disait : « Nous ne faisons pas l’histoire, nous sommes faits par l’histoire »
